Antoine Ancelet-Schwartz
Doctorant en science politique
Le tropicalisme, ce n’est ni une danse, ni un cocktail, ni le nom d’une station balnéaire. C’est un mouvement culturel très politique. Mieux, c’est un cadeau démocratique.
Une telle affirmation mérite un peu d’histoire. Dans les années 1960, les militaires prennent le pouvoir à peu près partout en Amérique latine. Le Brésil n’y échappe pas. Après un coup d’État, l’armée dissout le congrès, emprisonne des opposants et des opposantes en dehors de tout cadre légal, supprime des libertés individuelles. Bilan officiel de ce régime qui sévira pendant une vingtaine d’années : 434 personnes tuées, des dizaines de milliers détenues arbitrairement, une grande partie d’entre elles torturées, environ 10 000 forcées de s’exiler.
C’est dans ce contexte qu’au milieu de l’été 1968 sort l’album Tropicalia ou Panis et Circensis (la faute serait volontaire), œuvre collective d’une bande de jeunes musiciennes et musiciens brésilien·nes. Leur objectif : faire valser les codes de la musique populaire brésilienne, qu’ils trouvent trop repliée sur elle-même, et proposer une synthèse entre elle, le rock et la musique avant-gardiste, en mettant côte à côte les éléments les plus hétéroclites, du kitsch au raffiné, de l’archaïque à l’industriel, du provincial à l’universel. Sur l’un des morceaux phares, Geleia geral (gelée générale), Gilberto Gil y résume sa conception de la musique pop, sorte de compote dans laquelle il convient d’amalgamer les chewing-gums américains au goût banane brésilienne.
Les anti-tropicalistes, que Caetano Veloso surnommait la « patrouille idéologique », voient dans l’influence du rock anglo-saxon un signe d’aliénation et de soumission à l’impérialisme américain. Ce n’est que quand le régime militaire montre à quel point le côté libertaire des tropicalistes les dérange que le mouvement symbolise réellement une résistance culturelle, en plus de la révolution par la culture à laquelle il œuvre. En 1968, quand Caetano Veloso chante E Proibido proibir, il s’agit d’un écho au slogan de mai 1968 « il est interdit d’interdire », mais qui constitue une toute autre prise de risque pour lui que pour celles et ceux qui écrivent sur les murs des universités françaises. En 1969, lors d’un concert, il brandit une banderole ornée du portrait d’un homme récemment abattu par la police, assortie du slogan : Soyez marginaux, soyez des héros. Avec Gilberto Gil, il chante devant un drapeau brésilien dont la devise est « amour et progrès » au lieu de l’officiel « ordre et progrès ». Réponse du régime : deux mois de prison pour les deux contestataires, assignation à résidence, puis exil forcé pendant trois ans.
Cet album, c’est un manifeste tropicaliste, qui n’a rien de triste, n’en déplaise à Lévi-Strauss, et qui tire son nom d’une installation du plasticien Hélio Oiticica titrée Tropicalia [1], exposée au printemps 1967 au Musée d’art moderne de Rio, labyrinthe de plantes, de poèmes et de tôles de favelas. Les tropicalistes revendiquent aussi l’héritage du Manifeste anthropophage [2], publié en 1928 par le poète Oswald de Andrade, qui affirme l’impérieuse nécessité pour le Brésil de dévorer les éléments culturels européens et de renverser le processus de colonisation culturelle. Cette approche morfale et polymorphe produit une créolisation esthétique proche de la proposition du poète Édouard Glissant : une aspiration au mélange sans limite, entre local et global. Le chanteur Caetano Veloso, un des animateurs de ce mouvement culturel explique : « On pourrait comparer ce que nous voulions faire avec le sampling (l’échantillonnage) actuel et les morceaux que nous combinions étaient des ready-mades à la Duchamp. »
Pour Gilberto Gil, « le tropicalisme n’est pas allé au bout des choses : il a nettoyé, labouré, semé mais pas récolté ». On peut interpréter son commentaire comme une invitation à poursuivre ce jardinage. Avec Os Mutantes, Rita Lee, Gal Costa ou le très expérimental Tom Zé, partie prenante du mouvement, et avec les générations suivantes (de Novos Baianos à Baiana System et aux plus confidentiels Trupe Cha de Boldo ou Graveola, en passant par Lenine – le musicien !), les graines plantées dans la musique brésilienne ont été fécondes. Mais ces graines sont aussi politiques. Gilberto Gil a été ministre de la Culture du gouvernement Lula de 2003 à 2008. Il est aujourd’hui militant des logiciels libres, pour une réforme de la propriété intellectuelle inspirée des travaux de Lawrence Lessig et ses Creative Commons. « Caetano et Gil », comme on les appelle là-bas, ont été des opposants farouches au coup d’État de 2016 contre la présidente d’alors, Dilma Roussef. Ils animent encore aujourd’hui le combat contre l’extrême droite de Bolsonaro en participant à l’organisation de manifestations et de concerts géants.
L’héritage essentiel du tropicalisme se loge cependant ailleurs. Dans la joie d’hybrider les formes culturelles, comme on peut hybrider les dispositifs de participation. Dans l’allégresse d’anoblir les rengaines à fredonner sous la douche et de faire descendre de leurs socles les statues de marbre de la culture des dominants, pour les faire danser ensemble, comme on peut trouver les formes qui font délibérer et décider ensemble les « toujours les mêmes » et les « publics éloignés », « empêchés », « aux marges »…
Le tropicalisme fait la révolution permanente de la distinction culturelle sauce Bourdieu. Ce faisant, il nous invite à démocratiser la démocratie, non pas en empilant les dispositifs ni les paroles, mais en cuisinant et en jardinant quelque chose ensemble, et qui serve vraiment à toutes et tous. Le projet : dévorer les codes existants, faire pousser les codes communs. J’ai faim, pas vous ? [3]


