Antoine Ancelet-Schwartz
Doctorant en science politique
Au cours d’un entretien, en 2007, Bruce Springsteen déclarait, à propos d’Une histoire populaire des États-Unis : « Ce livre m’a ancré dans un univers que je reconnaissais et auquel je me sentais appartenir. Il m’a donné le sentiment d’être un acteur de ce moment de l’histoire, comme nous le sommes tous, et que ce moment de l’histoire m’appartenait, d’une certaine manière, et que je pouvais en faire ce que je voulais. Il m’a permis de me situer dans le contexte de cette immense expérience américaine et m’a donné la force de sentir que, à mon humble niveau, j’avais quelque chose à dire, que je pouvais agir. Il m’a fait sentir que je faisais partie de l’histoire et m’a donné vie en tant que participant. » [1]
Bruce Springsteen a chanté cette histoire populaire états-unienne en poursuivant une vieille entreprise qui est toujours vivante. Ainsi, lors de l’investiture de Zohran Mamdani en tant que maire de New York, on pouvait entendre Bread and roses, chant venu d’une grève victorieuse de femmes ouvrières dans le textile aux Etats-Unis en 1912, à la fin de laquelle l’une d’elles déclara : « ce que veut la femme qui travaille, c’est le droit de vivre, pas seulement d’exister. Le droit à la vie, comme la femme riche a droit à la vie, au soleil, à la musique, à l’art. Vous n’avez rien que l’ouvrière la plus humble n’ait aussi le droit d’avoir. L’ouvrière doit avoir du pain, oui, mais elle doit aussi avoir des roses. » Cette déclaration a été reprise presque mot pour mot dans ce si beau chant [2].
Bread and roses et Une histoire populaire des Etats-Unis ont en commun de nourrir à la fois une culture pop au propos émancipateur et des combats politiques, outre-Atlantique, mais aussi, et de plus en plus, bien au-delà.
En 1997, c’est par exemple la proclamation tonitruante de Matt Damon dans le film Good Will Hunting [3], de Gus Van Sant, sur le livre, et plus récemment, en 2015, ce même Matt Damon, avec Bruce Springsteen, Viggo Mortensen, Morgan Freeman, Bob Dylan, Sean Penn, Kerry Washington, Danny Glover, Josh Brolin, Marisa Tomei, Pink, un casting de gala, pour… interpréter, dans un documentaire, une série de discours de rebelles des Etats-Unis [4], certains oubliés par l’histoire officielle du pays, avant qu’Howard Zinn, l’auteur de l’ouvrage dont il est question ici, ne les remette en lumière.
« Tant que les lapins n’auront pas d’historien, l’histoire sera racontée par les chasseurs » : c’est le leitmotiv de cet historien. A partir d’une question qui l’a marqué à vie : peut-on se battre pour la démocratie à coups de bombes au napalm, comme le 15 avril 1945 lorsque l’aviation américaine en envoya sur Royan, encore occupée par les nazis ? Howard Zinn était bombardier dans l’un des avions. Cet épisode est presque fondateur de sa méthode scientifique : raconter les civils bombardés [5] à partir de leurs points de vue, raconter les autochtones des Caraïbes « découverts » par Christophe Colomb, les esclaves, les paysans, les ouvriers, les mouvements sociaux états-uniens, les suffragettes, et tant d’autres.
Pour Zinn, la nation américaine a certes été plus démocratique que de nombreux autres pays à travers le monde. « Nous avons la machinerie d’une démocratie, nous avons sa structure, nous avons le vote, nous avons le gouvernement représentatif, mais ça n’a jamais été vraiment une démocratie et n’a jamais eu l’intention d’être une démocratie », parce qu’une large part du pouvoir, et de l’histoire, échappe à la grande majorité de la population. « Tous ces livres d’histoire américaine qui se focalisent sur les Pères Fondateurs et sur les présidents successifs pèsent lourdement sur la capacité d’action du citoyen ordinaire », précise-t-il. Sans surprise, l’avis de Trump est diamétralement opposé, et permet, au passage, de mesurer la portée du travail de Zinn, qu’il a qualifié de « tracts de propagande (…) qui tentent de faire honte aux étudiants de leur propre histoire » [6].
Les deux premiers volets [7] du documentaire Howard Zinn, une Histoire populaire américaine, d’Olivier Azam et Daniel Mermet, réussissent à merveille à tisser les liens de ces histoires : celle de l’historien, celle des citoyens lapins états-uniens, celle de la bataille culturelle qu’elles ont nourrie.
Et pour nous, ces histoires amènent des questions centrales. Dans les dispositifs de concertation et de participation, dans les pétitions, dans les assemblées citoyennes, dans les référendums, y a-t-il des chasseurs et des lapins ? Qui raconte leurs histoires ? Et finalement, ces dispositifs renforcent-ils le clivage chasseurs versus lapins, ou permettent-ils aux lapins citoyens de s’émanciper ? Puisse le travail de Zinn nous aider à répondre à ces questions.


