Antoine Ancelet-Schwartz
Doctorant en science politique
Leslie Knope [1] est ce genre de bonne élève « attachiante », qui a le sourire et l’énergie de la confiance en ses convictions : faire le bien public (à la place des gens ?) donne du bonheur aux gens !
Elle dirige le service « Parcs et loisirs » de la mairie d’une petite ville imaginaire de l’Indiana aux États-Unis. Ce petit service, pas si imaginaire que ça, n’est certes pas un service régalien comme les finances, l’action sociale ou le développement économique, mais il est raconté dans la série Parks and Recreation, diffusée entre 2009 et 2015 (et que l’on peut encore trouver légalement !).
Accrochez-vous, l’intrigue est décoiffante. Est-ce que le service va réussir à convaincre de son projet de jardin public ? De celui de créer une réserve naturelle ? Est-ce que Leslie va suivre les pas politiques de ses idoles, Madeleine Albright et Joe Biden ? Et surtout, comment Leslie s’y prend-elle pour que ses idées et ses rêves deviennent réalité ?
Raconté de cette façon, l’ennui guette. Et pourtant. D’une part, Parks and Recreation est produite par l’équipe de The Office, mais attention, ce n’est pas seulement une série sur la vie au bureau. Et d’autre part – c’est assez rare pour être signalé – c’est une série sur la démocratie locale ! Ses créateurs revendiquent de s’être inspirés de scènes de la vie démocratique de la meilleure série de tous les temps : The Wire.
Mais la série est surtout intéressante lorsque son écriture se saisit de la puissance du rire pour qu’on ait moins peur des ennemis de la démocratie : ploutocratie, démagogie, dévitalisation des contre-pouvoirs… Tous ces ennemis, Parks and Recreation les tourne en ridicule. De monstrueux, ils en deviennent grotesques. D’impressionnants, ils en deviennent neutralisables.
Par le rire, Leslie Knope devient un personnage de la représentation démocratique qui, armé des meilleures intentions, se fait chahuter en réunion publique, perd des débats avec d’autres responsables de la ville, se fait ridiculiser en direct à la télévision et devra – devenue élue locale – faire face à un référendum révocatoire ! Elle apprend à perdre. La défaite n’arrête pas la conversation démocratique. Et nous apprenons, avec elle, que la démocratie n’est pas uniquement un ensemble de règles, pas seulement le moins mauvais système pour résoudre les problèmes publics, mais que c’est aussi l’expérience de la discussion, du conflit, du collectif, de la décision, de l’instabilité consubstantielle à l’équilibre des pouvoirs dans ce régime.
Mais Parks and Recreation est aussi l’histoire de Ron le fonctionnaire libertarien, d’April la fonctionnaire cynique, de Tom le fonctionnaire entrepreneur, d’Ann la fonctionnaire altruiste et d’Andy le fonctionnaire apolitique. Tous dans le service de Leslie, plus ou moins capables de s’entendre et de mettre leurs différences et différends de côté, parce que c’est aussi ça la démocratie : ne pas toujours réussir à se mettre d’accord.
C’est ainsi dans l’ordinaire de la démocratie locale pour plus d’un million et demi d’agents publics communaux et intercommunaux en France : passer beaucoup de temps à travailler, y compris sur le bac à sable du coin, son emplacement, son entretien, son hygiène, sa fréquentation, son règlement et ses coûts. Et à toutes et tous les Leslie, Ron, April, Tom, Ann, Andy : merci pour ça.


