Faut-il se faire violence pour la démocratie ?

Antoine Ancelet-Schwartz

Doctorant en science politique

Sur la couverture, un vase brisé, la silhouette d’une foule bras levés, fourches et bâtons brandis. Titre de la bande dessinée : Démocratie [1]. La lecture nous fait traverser l’histoire de la mythique démocratie athénienne : tyran assassiné, répression sanglante, exils, guerre contre l’empire perse. Très loin d’un monde dans lequel des habitants de la Grèce antique se seraient levés un matin en se disant : « et si on inventait le tirage au sort, les assemblées délibérantes, les tribunaux populaires ? » et se seraient mis à la tâche dans un consensus digne des fins d’albums d’Astérix.

Faire la généalogie de la démocratie, c’est rendre justice aux fondements du conflit : une mésentente, comme l’écrit le philosophe Jacques Rancière [2], sur la question de savoir s’il faut, ou non, que toute la population puisse exercer un maximum de droits politiques ; ou que seule une partie de celle-ci, supposée légitime à exercer ces droits, en ait la possibilité. Conflit qui n’est toujours pas résolu : comme à Athènes voici deux millénaires et demi, des groupes sociaux sont aujourd’hui disposés à s’accaparer le pouvoir de telle sorte qu’ils ne peuvent, autrement que sous la contrainte, accepter d’en céder une partie. Bien entendu, par contrainte, on peut entendre autre chose que de la violence : la justice est ainsi une contrainte qui permet de pacifier les rapports sociaux.

Faire la généalogie de la démocratie, c’est aussi éclairer notre temps présent. La démocratie n’est pas un régime qui élimine le conflit, mais qui a pour objectif de le réguler. La démocratie n’est pas un ensemble de droits politiques parmi lesquels on pourrait ne choisir que ceux qui nous plaisent. Par exemple, la liberté d’expression ne peut pas être invoquée si l’expression conduit à enfreindre un autre droit politique ou à l’enlever à une autre personne. Mais une société démocratique comprend, en son sein, une part de la population opposée aux principes démocratiques et qui travaille à les saper. C’est un danger pour l’existence de la démocratie. Les règles respectueuses des principes démocratiques sont le meilleur instrument pour contenir ce danger.

La culture pop nous apprend à regarder en face les conséquences d’une action démocratique qui fait du cherry picking [3] un de ses principes fondamentaux. La violence n’est alors pas régulée, au contraire, elle s’exacerbe. Deux exemples m’ont récemment marqué. Le premier est une vidéo de musique techno qui reprend une diatribe de gilet jaune contre l’actuel locataire de l’Élysée [4]. Elle a fait près de trois millions de vues alors que le propos, injurieux et insurrectionnel, fait l’apologie de nombreuses formes de violence physique… Le second est l’ouvrage Saint Luigi [5], vendu à plus de 20 000 exemplaires en quelques mois, soit de très bonnes ventes pour un livre dont peu de médias se sont fait l’écho. Cet essai cherche à comprendre, en établissant des parallèles entre les sociétés étasunienne et française, les causes de la popularité de Luigi Mangione, assassin présumé du patron d’une des plus grandes sociétés d’assurances américaines, devenu une icône de la culture pop.

Ces deux exemples nous encouragent à ne pas céder aux atteintes aux principes démocratiques, d’autant moins que nous sommes adversaires de la violence contre quelque personne que ce soit, fût-elle notre ennemie jurée. Elles nous invitent à poursuivre le combat pour ces principes dans leur entièreté, c’est-à-dire en faisant en sorte que personne ne soit privé de ses droits politiques.

Autrement, on peut essayer de se réfugier dans le désespoir, le cynisme, le mensonge, la désertion… en rejoignant Sidéraction, comme le raconte si bien l’humoriste Karim Duval [6] !

[1] Alecos Papadatos, Abraham Kawa et Annie Di Donna. Démocratie. Éditions Vuibert, 2015 www.vuibert.fr
[2] Jacques Rancière est un philosophe français qui élabore une pensée radicale (à la racine !) de la démocratie.
[3] En rhétorique ou dans toute forme d'argumentation, le picorage ou cherry picking (littéralement « cueillette de cerises ») consiste à présenter de façon sélective des faits ou des données qui donnent du crédit à une opinion en passant sous silence ce qui la contredit. Ce procédé trompeur, pas toujours intentionnel, est typique de ce que l'on appelle « un biais de confirmation ».
[4] DJ Majes. Macron explosion, 2023 www.youtube.com.
[5] Nicolas Framont. Saint Luigi. Éditions Les liens qui libèrent, 2025 www.editionslesliensquiliberent.fr.
[6] Karim Duval. Pour ne rien changer, soutenez Sidéraction, 2025 www.youtube.com.

Antoine Ancelet-Schwartz

Cadre territorial pendant vingt ans, Antoine Ancelet-Schwartz est doctorant en science politique à Grenoble et à Lille. Il cherche à mieux comprendre la non-participation à la démocratie locale en France dans tous ses aspects (représentatifs, participatifs, délibératifs, etc.). Préoccupé par les atteintes aux libertés académiques et persuadé que, pour les promouvoir, il est nécessaire de multiplier les actions d'éducation populaire, il participe à des collectifs sur Twitch visant à mettre en dialogue sciences sociales et culture pop.

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