Le problème avec les Pères Fondateurs

Antoine Ancelet-Schwartz

Doctorant en science politique

Aux États-Unis, les Pères Fondateurs, c’est une institution. On les cite abondamment, on leur prête généreusement la rédaction de la Déclaration d’indépendance et de la Constitution, on les statufie. En France, c’est plus compliqué. Et c’est en partie heureux. On ne subit pas la même injonction à les approuver inconditionnellement. Et si on devait n’en retenir que quelques-uns et les considérer pour leur œuvre créatrice de notre régime politique actuel, lesquels choisirait-on ?

À ce jeu, on ne nous propose encore, très souvent, que des hommes. Pas d’Olympe de Gouges, de Germaine de Staël ou de Flora Tristan. Il nous reste Condorcet, Robespierre et Tocqueville (contrairement à ces dames, citer ces messieurs par leurs noms de familles suffit à les reconnaître…). Et il est rare qu’on échappe à Napoléon. Comme Washington, Jefferson et Franklin, ces illustres personnages ont leurs fervents admirateurs et leurs fieffés détracteurs. Il n’est donc pas aisé d’accéder à des biographies qui leur rendent un tant soit peu justice : qui étaient-ils vraiment ? Qu’ont-ils réussi et quels furent leurs échecs, et pourquoi ? Que leur doit-on, si tant est qu’on leur doive quelque chose ?

La biographie de Robert et Élisabeth Badinter sur Condorcet [1] est déjà assez ancienne, mais demeure la plus fournie et semble toujours faire autorité, y compris dans le champ académique. Et pourtant, sa lecture laisse souvent perplexe. Certes très documenté, l’ouvrage tourne souvent à l’hagiographie et au plaidoyer, à la défense du génie incompris, du savant qui a voulu se faire l’ingénieur de la démocratie et dont des politiciens moins intelligents et vertueux auraient contrarié le dessein magique : faire le bien des gens à leur place. De la constitution de Condorcet et de son héritage, il ne reste, à la lecture du livre, que ce qui est présenté comme une mauvaise manière de vils jacobins qui auraient rédigé, à plusieurs, un texte moins bon que celui qu’il avait préparé tout seul… sans même évoquer la caricature qui nous est faite de Robespierre, tantôt pleutre, tantôt rancunier, « ricanant » et « se rongeant les ongles ».

Celle d’Hervé Leuwers sur Robespierre [2] est l’ouvrage d’un historien méticuleux, qui se saisit de son personnage avec délicatesse et rigueur. Contrairement aux Badinter, l’historien ne présente pas la vie de son sujet comme un support de discours sur ce que devrait être le gouvernement des gens. On y suit le parcours d’un avocat travaillé par son aspiration à faire progresser la justice sociale, quitte à se compromettre dans les jeux, devenus littéralement mortifères, des appareils politiques de l’époque révolutionnaire, avec les résultats dramatiques que l’on sait, mais aussi avec une postérité patente en matière d’égalité des droits.

Enfin, celle de Françoise Melonio sur Tocqueville [3] est la plus récente. Elle s’abstient de nous éclairer sur les différences entre Tocqueville et les (néo) tocquevilliens. Or, c’est un aspect central de la postérité du travail intellectuel de Tocqueville. Son livre nous permet au moins de mieux comprendre le personnage : une famille décimée pendant la Révolution, un père maire et préfet, et puis cette habileté sociale à rencontrer les personnes les plus pertinentes pour faire avancer ses enquêtes, en particulier aux États-Unis.

Lues l’une après l’autre, ces trois biographies apportent une compréhension particulière des difficultés du processus révolutionnaire français, commencé en 1789 et continué à l’époque de Tocqueville, notamment en 1830 et en 1848, à régler aussi nettement que celui des États-Unis la question de ce que doit être un-e bon-ne représentant-e, un-e bon-ne élue, en particulier en ce qui concerne la représentativité, la régulation d’un système partisan qui évite de tourner à l’antagonisme violent entre factions, ou encore les degrés de partage du pouvoir avec les citoyens et les citoyennes.

Mais elles éclairent aussi notre problème avec les Pères Fondateurs. Les invoquer nous renvoie à des figures plutôt qu’à des personnes. À des hommes blancs de condition sociale aisée, qui ont eu du pouvoir, beaucoup de pouvoir, et d’influence. À notre remise de soi à des êtres auxquels on attribue un génie performatif qu’aucun d’eux n’a en réalité eu. Ce n’est pas que leurs œuvres démocratiques n’ont pas été contrariées ni assez comprises. C’est que, seules, elles ne se suffisent jamais à elles-mêmes, fusse leur mécanique très prometteuse dans ses intentions, et leurs rouages parfaitement calibrés et huilés.

Puissent chercheur-es, élu-es, consultant-es et agents publics s’en souvenir.